Témoignage de Mongo Beti sur Pétrole du Cameroun

Mongo Beti (un écrivain Camerounais qui a décédé en 2000) a été très tôt intrigué par le problème de
l'exploitation du pétrole dans le Golfe de Guinée, et s'est étonné que, contrairement à d'autres pays
producteurs de pétrole, le Congo, le Cameroun et le Gabon aient gardé un niveau de vie très bas
Selon lui, ce phénomène est dû à l'opacité totale de l'exploitation du pétrole dans la région. Les
populations n'ont aucune information officielle à ce sujet ; elles apprennent indirectement par la presse
étrangère ou la Banque mondiale que le Cameroun produit entre 8 millions et 10 millions de tonnes de
pétrole chaque année, pour un revenu annuel de 1 milliard de dollars. Les populations ne savent rien sur
le montant de la rente pétrolière, qui est déposé sur un compte du Président de la République en Suisse.
Ces sommes servent à renforcer la dictature qui dispose ainsi de moyens importants pour se fournir en
armes et pour corrompre les hommes politiques locaux ou étrangers, voire les intellectuels.
Pendant que les revenus du pétrole étaient déposés sur un compte du Président, des crédits ont été
consentis au Cameroun, notamment dans les années soixante-dix. Ces dettes constituent une injustice, car
les populations sont actuellement en train de les rembourser alors que l'utilisation de la rente pétrolière
aurait permis d'éviter ces emprunts.
Cela a pour conséquence la paupérisation vertigineuse de la population, la déscolarisation des enfants,
car les écoles sont devenues payantes, contrairement à ce que prévoit la constitution camerounaise. C'est
ainsi qu'un tiers des enfants du Cameroun ne sont pas scolarisés, que, faute de crédits, les hôpitaux ne
disposent plus de médicaments, et que les médecins se sont installés dans le privé. Or, la Compagnie Elf
est le plus grand producteur de pétrole du golfe de Guinée, où elle exploite 75% du brut.
Au Cameroun, cette compagnie doit être combattue car elle est présentée comme un faiseur de rois.
Dans son interview désormais célèbre, donnée en décembre 1996 au journal "l'Express", M. Le
Floch-Prigent a rappelé que c'était Elf qui avait fait accéder le Président Biya au pouvoir. Pour les
opposants camerounais, il est clair que le développement des populations et leur bien-être ne constituent
pas un souci majeur pour Elf, compte tenu des conditions de création de cette compagnie, sorte de
service de renseignements de la France en Afrique francophone. Ceux qui s'opposent au projet d'oléoduc
Tchad-Cameroun souhaitent des garanties sur le respect de l'environnement, car la pratique des
dictatures africaines consiste à démolir habitations et plantations sans indemniser les populations. Le
consortium doit préciser le montant des indemnisations, face à l'arbitraire prévisible de la police. En outre,
les opposants demandent une distribution équitable des revenus, et veulent obtenir des informations
précises sur les ressources qui seront générées par les 800 kilomètres du pipeline passant sur le territoire
camerounais. Ils font valoir que cette construction nécessitera une surveillance constante car elle pourrait
être exposée à des actes de sabotage.
Selon lui, l'information sur ce projet est capitale, car en l'absence de transparence, les risques de
spoliation des populations et de renforcement de la dictature sont réels, d'autant que les opposants n'ont
pas de moyens de s'organiser de façon conséquente.

(Témoignage de Mongo Beti à l'Assemblée Nationale Française, 24 Mars 1999)