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| L’Etat en Afrique: comment réparer le départ raté de 1960 Par Ndzana Seme, TAI 06/26/2004 Certains auteurs, tel notamment le très regretté Mongo Beti, avaient souvent avancé que la colonisation française est une malédiction. Ils démontraient que, toutes les fois qu’il est amené à quitter sa possession territoriale, l’occupant français, de Haïti avec Louverture à l’Algérie avec le Front de Libération Nationale, de l’Indochine avec le Vietnam au Cameroun avec l’UPC, la France laisse toujours une terre brûlée semée de génocides. Cependant, d’autres désastres sous des dominations autres que française - du Libéria avec les Africains Américains depuis le coup d’Etat de Samuel Doe, au Rwanda des génocides successifs de 1959 et 1993, jusqu’au Soudan avec la crise actuelle du Darfour – mettent souvent en question la théorie de la responsabilité absolue de l’ancien occupant colonial. La cause des conflits génocidaires étant souvent le contrôle des ressources rares, notamment les terres et les produits du sous-sol, il est généralement inévitable de conclure que les formes d’organisation sociale sont le ferment fondamental des crises et désastres en Afrique. Mais même là aussi, si l’on peut montrer du doigt les mauvais rapports multimillénaires entre éleveurs et agriculteurs africains, il est difficile d’écarter la lourde responsabilité de la désorganisation sociale qui était imposée par la colonisation depuis la Conférence de Berlin, notamment la cohabitation forcée des nations millénaires africaines (généralement ethniques) placées sous la violente autorité de l’occupant et de ses suppôts ultérieurs. Cette domination s’est toujours exercée à travers une forme étatique d’importation, taillée sur la mesure des intérêts de l’occupation, qui use de certains consensus sociaux réalisés dans le pays d’origine de l’occupant, et imposés en Afrique comme évidences et lois incontestables, avec la particularité que les gouvernés ne tirent aucun bénéfice de leur assujettissement, comparé aux sacrifices qu’ils sont forcés de fournir. Pourtant l’Afrique n’a pas connu la lutte des classes née de la Révolution Industrielle, elle-même favorisée par une cohabitation empoisonnée marquée par la dictature du roi, du clergé et de l’aristocratie sur le peuple, pour qu’il lui soit imposé des consensus sociaux résultant de la lutte des classes, tel le républicanisme. Par contre, l’Afrique précoloniale a connu les conflits des nations, appelés aujourd’hui conflits ethniques, dont la solution avait été trouvée par des consensus sociaux inspirées du communautarisme. Car, il faut noter de prime abord que, par opposition à l’occidentalisme avec son républicanisme dominant d’Europe, à l’islamisme du monde arabe, ou à l’hindouisme avec ses multiples variantes d’Asie, le communautarisme est la pensée politique au cœur de la culture africaine. La question se ramène donc toujours à celle de l’adéquation de l’Etat d’importation – fût-il de forme islamique imposée depuis le neuvième siècle ou de forme républicaine imposée à partir des années 1960 – dans des sociétés africaines régies plutôt par des constitutions millénaires (souvent orales) apparemment impossible d’essoucher. La question des terres et les rapports difficiles entre éleveurs et agriculteurs, opposant souvent des ethnies-nations différentes, a souvent été réglée de manière satisfaisante – dans le Sahel notamment – par les populations elles-mêmes, sans intervention de l’Etat d’occupation. Les chemins du bétail sont tracés de commun accord entre les parties, le temps et les lieux de passage du bétail sont arrêtés, les cultures sont faites dans les limites fixées par les accords. Autant au Nigéria qu’au Darfour, cet équilibre n’est souvent rompu que lorsque des intérêts, souvent basés sur des principes de domination propres à l’Etat d’occupation, entendent s’imposer sur les consensus sociaux établis. Le mépris habituel de la décision commune des communautés – pourtant découlant de l’œuvre des individus élevés – est l’argument des faibles, qui lui substituent la force animale brute, avec l’usage de la terreur des fusils et des sagaies à leur disposition. Les crises, désastres et génocides ayant souvent été instrumentalisés, puis utilisés, par l’occupant colonial pour justifier et définir l’Etat républicain d’occupation comme la solution inévitable, sans laquelle l’ordre public et la paix indispensables ne seraient pas possibles – voir à cet effet l’instrumentalisation par l’occupant belge du premier génocide des Tutsis de 1959 -, ceux qui répètent aujourd’hui ce genre de terreur sont simplement fidèles à une histoire récente. Le génocide des Noirs au Darfour est le discours politique des éleveurs arabes, avec l’appui de leurs frères au pouvoir à Khartoum, qui multiplient des revendications arabes au moment où la paix se conclue enfin au Sud avec les Noirs animistes. Après près de deux décennies de guerre, la crise du Darfour nous repose donc la question de l’inadéquation de l’Etat d’occupation en Afrique, avec en prime la complexité des problèmes raciaux, ethniques et religieux qu’il crée, mais n’est souvent pas à mesure de résoudre. L’Etat d’occupation, dirigé par des souverains et des aristocrates à partir de Khartoum, Abuja ou Yamoussoukro, est fait pour exacerber les tensions découlant de la cohabitation des ethnies-nations, races et croyants qu’il a forcés de vivre sous son autorité, pour l’intérêt unique de son souverain et de son clan dirigeant, et non pas pour y trouver les solutions adéquates. Placez n’importe quel Africain à la tête de l’Etat d’occupation actuel, dans un pays où l’empoisonnement de la cohabitation forcée des « indigènes » avait été utilisée avec succès par l’occupant colonial pour asseoir sa domination, et il sera difficilement différent de Paul Biya, d’Omar Bongo, du dictateur africain bien connu. Parce que l’Etat républicain africain ne lui offrirait pas de moyens meilleurs à utiliser pour atteindre son objectif de conservation du pouvoir, dans un monde où les hommes et les problèmes sont de plus en plus complexes. Nous avons compris ici que les communautés africaines règlent souvent le problème de cohabitation le mieux par elles-mêmes, généralement au bout de plusieurs séances de travail sous l’arbre à palabres. Là où les accords conclus sous l’arbres à palabres sont respectés par les parties, comme cela avait toujours relativement été depuis des millénaires, les génocides tels ceux du Rwanda, du Nigeria ou du Darfour ne surviennent pas. Les solutions des communautés africaines – en dehors du concept des conférences nationales souveraines, que certains soutiennent à tort ou à raison comme puisé dans la culture africaine – ne sont même pas sollicitées pour prévenir ou mettre fin aux autres guerres pour le contrôle des ressources révélées par l’occupant colonial, telles les richesses minières du Congo ex-Zaïre, de Sierra Leone, du Liberia, de Côte d’Ivoire, de l’Angola, d’Afrique australe. Il n’est donc pas nécessaire de disserter ici sur l’efficacité, pourtant certaine, de ces solutions communautaires pour ces autres cas. Il apparaît donc que, lorsque les communautés africaines sont interpellées pour résoudre leurs problèmes – une thèse que je développe en détails dans un ouvrage en lecture chez l’éditeur -, elles apportent des solutions durables et dignes des meilleures organisations sociales. Le problème a toujours été le conflit d’autorité entre les décisions prises par les communautés et les décisions prises par les dirigeants de l’Etat républicain, entre l’Etat traditionnel millénaire et l’Etat d’occupation. Il semble que la réussite de l’organisation sociale en Afrique passe par la construction de l’Etat par les communautés millénaires en présence, et non pas par le calque de ce qui aurait réussi sous d’autres cieux. Pour y arriver, ceux qui opèrent ce changement nécessaire doivent d’abord se comporter eux-mêmes en Africains authentiques, en faisant montre de leurs qualités de communautarisme, essentiellement associatives et coopératives. Le Japon, depuis les années 1980, avait subitement révolutionné la Révolution Industrielle, avec pour unique nouveauté : la gestion associative et coopérative. A cause des résultats financiers exceptionnels que ces nouvelles méthodes managériales réalisaient, toutes les louanges étaient faites aux Japonais, personne n’osant même pas regarder du côté de l’Afrique des absents de la Révolution Industrielle, où pourtant les mêmes méthodes de gestion associative et coopérative, incluses dans le communautarisme millénaire, règlent efficacement la vie quotidienne et régulent le rapport social dans la paix. Comme cela est bien connu dans la Sagesse Africaine, l’expérience de ceux qui ont réussi montre souvent la meilleure voie à suivre, d’où notre culte des ancêtres, anciens et sages. C’est dans ce sens qu’on peut citer Bill Clinton qui, lors d’une interview télévisée portant sur son dernier livre « My Life » (Ma Vie), soulignait la qualité essentielle qu’il faut au président des Etats-Unis, en ces termes : « Il n’a pas peur d’approcher les gens qui savent plus que lui sur certains sujets ». Car « quand il y’a beaucoup de choses en présence, il est très important que le président encourage la différence d’opinions, le débat honnête, et continue à rechercher la vérité », poursuivit il. Il se trouve que les conseils de Bill Clinton, qui avait passé huit ans à la Maison Blanche, couronnés d’un grand succès économique pour son pays, par opposition à son successeur néo-conservateur et extrémiste chrétien en guerre contre toutes les critiques, portent sur les mêmes méthodes que les communautés africaines utilisent sous l’arbre à palabres. Ces méthodes sont aujourd’hui enseignées dans toutes les écoles de gestion des entreprises. Les intellectuels, techniciens et leaders africains devraient donc reconnaître le lourd fardeau que représente le faux départ pris avec l’Etat républicain légué par l’occupant colonial à ses suppôts. La réussite politique, sociale et économique en Afrique passe par des dirigeants qui usent de leurs valeurs communautaristes africaines pour insuffler le développement tel que les Africains le souhaitent, et non pas comme il a été réalisé quelque part en Occident. Lorsque ces valeurs communautaristes font défaut – ce dont il faut toujours s’attendre quand on connaît le système éducatif importé qui a formé ces intellectuels et leaders -, on doit atteindre l’objectif du changement salvateur en considérant notamment les fonctions de chef d’Etat, président de la république, ou encore super-ministre, comme le principal ennemi. La soif des pouvoirs est ancrée en nous, et c’est cela notre plus grand ennemi. N’oublions que pas que la majorité d’entre nous autres qui nous proclamons élites africaines avons été pétris dans la moule des vérités occidentales, et que nous avons toutes les peines du monde à admettre que de telles vérités sont pour la plupart de fausses évidences pour nos populations du terroir. Or l’on ne peut pas développer l’Afrique dans l’exclusion de ses terroirs. On peut bien écarter les vieillards actuels, dictateurs à la tête des Etats républicains, formés sous la férule de l’occupant colonial comme de bons nègres de l’intérieur n’ayant milité dans aucun mouvement anti-colonialiste dans leur jeunesse, dès lors qu’ils mourront bientôt d’une manière ou d’une autre. Mais cette majorité d’entre nous, souvent incapable d’aller à l’école des savoirs du terroir - tout simplement parce qu’elle a été formée dans la logique de ce que tout ce qui vient de l’Occident est parfait et que tout ce qui vient des terroirs africains est imparfait et doit être absolument corrigé par nos savoirs technoscientifiques, la culture africaine étant elle-même regardée avec dédain comme un simple objet de folklore – serait le plus important frein pour l’Etat véritablement africain. Une institutionnalisation du communautarisme passe donc par une gestion judicieuse des intellectuels, techniciens et leaders en place, qui devront s’investir des savoirs du terroir pour pouvoir efficacement participer à une forme de développement décidée par les communautés, et non plus calquée sur les modèles d’importation. Tout comme cela se passe sous l’arbre à palabres, la gestion du pays devrait être assurée par un collège d’élites reconnues comme telles par le Peuple, à travers l’expression de son choix collectif, et non pas par un individu, fût-il un génie. Encore que les génies sont une espèce essentiellement rare, et surtout peuplent aussi nos cimetières. |
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