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CAMEROUN
Reconstitution : L’histoire des millions de dollars de l’Albatros

E
n s'appuyant sur des révélations faites à la justice américaine par un ancien homme de main de Yves Michel Fotso et révélées par Francis Nana, expert financier qui a enquêté pour la Camair, Mutations fait le décompte de l'argent sorti des caisses de l'Etat pour l'acquisition d'un avion présidentiel qui n'a vécu que quelques semaines.
Une enquête de Christophe Bobiokono, Mutations 06 May 2008

L'affaire Albatros, qui a rebondi le 25 avril 2008, à la faveur de l'audition par la police judiciaire de l'ancien secrétaire général de la présidence de la République, Jean Marie Atangana Mebara, suivie de celle de Yves Michel Fotso, ancien Administrateur directeur général (Adg) de la Cameroun Airlines (Camair), mercredi dernier, remonte à sept ans au moins. En effet, au début des années 2000, les aéronefs qui composent la flotte de la présidence de la République présentent des signes de vieillissement. Paul Biya, qui s'offre régulièrement des déplacements en Europe, veut acquérir un nouvel avion. Le Cameroun est alors sous ajustement structurel et les bailleurs de fonds internationaux, le Fmi et la Banque mondiale, sont hostiles à ce type de dépenses. Le chef de l'Etat va trouver la parade pour contourner le regard des gendarmes de Bretton Woods.

C'est alors qu'il décide de confier le projet d'achat de son avion à la Camair. Il s'agit de brouiller les pistes pour faire croire que la compagnie nationale de transport aérien en est le vrai acquéreur. En fait, la Camair prend en charge l'opération, mais c'est la Société nationale d'hydrocarbures (Snh), qui va délier sa bourse. C'est l'époque où Yves Michel Fotso est Adg de la Camair. Il se retrouve donc, de fait, au centre du processus. Avec des relais comme Marafa Hamidou Yaya, secrétaire général de la présidence de la République et président du Conseil d'administration de la Snh, et Blaise Benae Mpecke, le chef de l'Etat major particulier du président de la République. Chacun de ces trois responsables se fait assister par de proches collaborateurs choisis sur le volet.

En 2001, le processus d'acquisition d'un aéronef neuf de type Boeing business jet de 2ème génération (Bbj 2) est lancé. Yves Michel Fotso décide de s'appuyer dans cette opération sur un intermédiaire. Grâce à l'intermédiation de Jean Marie Assene Nkou, député mais surtout propriétaire et gérant de la Nac (National Airways Cameroun), une compagnie privée de transport aérien qui dessert l'intérieur du pays, un contact est noué à cet effet avec Gia International. C'est une société dormante, quasiment en faillite, appartenant à un certain Russel Meek, qui vit au fin fond de l'Etat de l'Oregon à l'ouest des Etats-Unis d'Amérique. Gia va en principe jouer le rôle d'intermédiaire pour trouver des financements sur la base des avances que lui verse le Cameroun.

20 milliards

En août 2001, la Camair, par l'entremise de cet intermédiaire, va lancer la commande de l'aéronef auprès du constructeur Boeing. Deux millions de dollars américains sont versés, c'est-à-dire l'équivalent de 1,5 milliards Fcfa. Cette avance ne vaut rien devant les 68 millions de dollars (environ 45 milliards Fcfa) que représentent le coût total de l'avion et les aménagements de la cabine pour un voyageur aussi prestigieux que le chef de l'Etat. Mais la Snh ne tarde pas à réagir : dès septembre 2001, elle met à la disposition de l'Adg de la Camair 31 millions de dollars (environ 20 milliards Fcfa). L'argent va transiter par le compte squelettique de Gia International à la Bank of America.

Chose curieuse : tel que M. Meek le révélera plus tard à la justice américaine, Yves Michel Fotso accepte d'assortir le versement des 31 millions de dollars à Gia d'une clause de non remboursement. Cela veut dire que passé un certain délai, si la transaction n'est pas conclue, la Camair perd son argent... 20 milliards Fcfa. Une menace sérieuse pèse sur les dollars. Contre toute attente, Yves Michel Fotso change quand même d'option : il affecte cet argent à d'autres fins (Voir ci-contre). Mais, ni le ministre chargé des Finances, ni les administrateurs de la compagnie aérienne ne sont au courant du montage. A ce moment, l'achat de l'avion présidentiel ne fait plus partie des priorités de l'Adg de la Camair.

Incompétence

Une mission de l'Etat major particulier va pourtant se rendre chez Gia, en avril 2002, avec à sa tête Blaise Benae Mpecke, pour suivre le processus d'acquisition du Bbj 2 qui n'est toujours pas sorti des ateliers. Se rend-elle compte de tout ce qui se trame ? En informe-t-elle le président de la République et le secrétaire général de la présidence de la République d'alors ? Las d'attendre que le Cameroun confirme sa commande en versant une somme d'argent substantielle, Boeing va rembourser à l'Adg de la Camair, en mai 2002, les deux millions de dollars déjà reçus. Ce qui vaut radiation de la commande. L'arrivée d'une somme supplémentaire de 2,5 milliards Fcfa venue du Trésor public camerounais pendant cette même période n'y changera rien. En tout cas, jusqu'à juillet 2002, Gia ne trouve aucun financement.

Yves Michel Fotso est obligé de constater, "officiellement", l'incompétence de Russel Meek compte tenu de l'échec de la recherche des financements. Sans pour autant se séparer de lui, il va se rabattre sur la Suisse et Singapour pour trouver des fonds nécessaires à l'achat du coucou présidentiel. En Suisse, l'Adg de la Camair est en contact avec un certain Fernando Gomez, un Colombien très infiltré dans les réseaux maffieux. A Singapour, il s'appuie sur Shanmuga Rethenam, un Indien d'origine, très actif dans les projets d'aviation. Les recherches de financement en Suisse font chou blanc. La piste de Shanmuga semble donner des espoirs.

On en est là lorsque Jean Marie Atangana Mebara devient secrétaire général de la présidence de la République, le 24 août 2002, et prend le relais de Marafa Hamidou Yaya dans le dossier. Blaise Benaé Mpecke et Yves Michel Fotso sont encore en poste. Mais une sourde bataille a déjà commencé à opposer les plus proches collaborateurs de Atangana Mebara à Yves Michel Fotso au sujet de la gestion de la Camair. En effet, un cabinet immatriculé aux Iles Caîman et dénommé Aircraft Portfolio Management (Apm) a proposé à la présidence de la République divers services, dont son expertise supposée en matière aéronautique. Apm s'est même proposé à l'achat, pour le compte de la présidence, d'un Boeing Business Jet 2 neuf de 18 places luxueusement aménagé au prix de 57 millions de dollars. Il n'y a pas meilleure façon de marcher sur les plates-bandes de Yves Michel Fotso.

Atangana Mebara

Plus curieux : le cabinet londonien va prendre des parts dans une société en création au Cameroun sous le nom de Asset (à ne pas confondre avec Aircraft) Portfolio Management. Celle-ci a pour président du Conseil d'administration, M. Inoni Ephraïm, secrétaire général adjoint à la présidence de la République, et pour directeur général adjoint un certain Otélé Essomba Hubert Patrick, qu'on présente comme un proche parent de feu René Owona, à l'époque homologue d'Ephraïm Inoni. Apm Londres et Apm Cameroun ont pour Dg commun Kevin Walls. Pour beaucoup, la collusion est évidente et n'a d'autres visées que le contrôle des très juteux marchés que charrie le secteur de l'aviation au Cameroun.

C'est donc entouré de René Owona et de Inoni Ephraïm que Atangana Mebara hérite du dossier d'acquisition de l'avion présidentiel. Se laisse-t-il influencer par ces derniers ? Conserve-t-il les pistes ouvertes par Yves Michel Fotso ? Notre enquête ne nous permet pas de répondre. Ce qui est certain, c'est que jusqu'au limogeage de M. Fotso de la Camair, le 03 novembre 2003, il conserve son rôle dans le dossier. Mais son influence, sans doute très forte à l'époque de Marafa, a connu un recul avec l'arrivée de M. Mebara et l'implication de l'ambassadeur du Cameroun aux Usa, Jérôme Mendouga. Et entre temps, en mai 2003, un autre virement de 5 millions de dollars sera effectué en faveur de "Boeing" à partir des comptes de la Snh, ce qui porte à environ 40 millions de dollars l'argent parti du Cameroun, sans la moindre trace de l'avion.

Entre novembre 2003 et avril 2004, date de la livraison du Boeing 767-200 à la présidence de la République, le fameux Albatros, notre enquête n'a plus de trace des nouvelles dépenses effectuées pour l'achat de l'avion présidentiel. Combien la Snh et le ministère des Finances ont-il encore sorti en cinq mois pour l'acquisition de l'avion ? L'entourage du chef de l'Etat va entretenir un épais mystère autour de l'opération, malgré le scandale que déclenche le vol inaugural de l'Albatros le 24 avril 2004. On apprendra de sources officieuses, relayées par la presse, que 5 millions de dollars (environ 3 milliards Fcfa) ont été payés par le Cameroun pour les réfections de ce vieil aéronef alors âgé de 18 ans. Que sa location devrait coûter 130 millions Fcfa par mois au Trésor public. Mais il n'est pas exclu que d'autres dizaines de millions de dollars aient été engloutis. Et c'est à la justice qu'il appartient désormais de tenir le décompte final et de dire où est passé l'argent de l'Albatros.
Les hommes

Qui a fait quoi dans l'opération Albatros ?

Marafa Hamidou Yaya

Entre 2001 et août 2002, lorsque l'idée de l'achat d'un nouvel aéronef pour la flotte présidentielle est mise en œuvre, il assume les fonctions de Secrétaire général de la présidence de la République et, à ce titre, il est le président du conseil d'administration de la Snh. Il coordonne le projet d'acquisition de l'avion présidentiel. Ses rapports cordiaux avec Yves Michel Fotso sont de notoriété publique. Est-ce lui qui offre à l'ancien Administrateur directeur général de la Camair la haute main sur les questions financières ? On sait, en tout cas, qu'il est au courant de tous les décaissements d'argent pour l'achat de l'aéronef, notamment les 31 millions de dollars sortis des caisses de la Société nationale des hydrocarbures (Snh). A-t-il cherché à savoir où partait cet argent et pourquoi l'avion tardait à être livré ? Lorsqu'il quitte la fonction de Secrétaire général de la présidence de la République, le projet d'un avion neuf est déjà mort. La piste d'un aéronef d'occasion fait son chemin.

Jérôme Mendouga

Il a été chargé, par Jean Marie Atangana Mebara, du suivi des travaux de remise à niveau du vieux Boeing 767 - 200 qu'on baptisera Albatros. Et il est du premier voyage de ce vieil avion en direction du Cameroun pour sa livraison en avril 2004. Il a également pris part à certaines négociations, selon certaines sources, notamment dans la signature du contrat de location de l'Albatros avec l'US Bank National Association. Ce qui confirme la perte de terrain d'Yves Michel Fotso dans ce dossier, notamment après son départ de la Camair.

Jean Marie Assene Nkou

Président directeur général de la Nac (National Airways Cameroun), compagnie aérienne qui dessert l'intérieur du pays avec des aéronefs relativement petits, il est associé avec Kosta Diamantakos en Afrique du Sud. Et c'est lui, selon des sources puisées dans son entourage, qui met Yves Michel Fotso en contact avec Gia International, pour l'acquisition de gros aéronefs. Il jouera des rôles importants au début de l'opération d'acquisition de l'avion présidentiel, puisqu'il intervient dans la signature de certains contrats, l'organisation des délégations d'officiels camerounais pour les Usa dans le cadre de l'opération. Selon Russel Meek, M. Assene Nkou a touché une "prime" d'un million de dollars (plus de 500 millions Fcfa, tout comme un certain Kosta Diamantakos, autre relation de M. Fotso). Certains parlent d'un pot de vin. Et dans l'entourage du concerné, il s'agit des honoraires reçus pour ses diverses interventions. Quoi qu'il en soit, il sera exclu du deal en début 2002 sans qu'on ne sache, pour l'instant, pourquoi.

René Owona (aujourd'hui décédé) et Ephraim Inoni

Ils étaient, tous les deux, des adjoints de Marafa Hamidou Yaya et de Jean Marie Atangana Mebara au secrétariat général de la présidence de la République. On leur a prêté l’intention d'essayer d'obtenir que soit préféré à Yves Michel Fotso un cabinet londonien (Aircraft Portfolio Management) dans l'opération d'acquisition de l'avion présidentiel. Jusqu’où se sont-ils impliqués dans la mise en place d'une sorte de société écran filiale du cabinet londonien (Asset Portfolio Management) qui jette son dévolu sur les marchés juteux de l'aviation au Cameroun? Bien introduite, cette dernière s'offrira d'ailleurs un audit externe sur les contrats de location d'avion de la Camair.

Jean Marie Atangana Mebara

Il prend le relais de Marafa Hamidou Yaya au secrétariat général de la présidence de la République le 24 août 2002 et, plus tard, à la tête du Conseil d'administration de la Snh. A ce titre, il coordonne la suite de l'opération d'achat de l'avion présidentiel. Les sorties financières opérées en sa présence sont encore couvertes par un halo de mystère. Il va réduire la marge de manœuvre de Yves Michel Fotso en s'attachant notamment la collaboration de Jérôme Mendouga, l'ambassadeur du Cameroun aux Etats-Unis d'Amérique. Qui peut tout suivre sur place aux Usa.

Justin Mitlassou

Colonel de l'armée de l'air en service à l'Etat major particulier du chef de l'Etat, il assiste Blaise Benae Mpecke dans sa mission. Des membres de l'équipe de départ en 2001 en charge de l'avion présidentiel, il est le seul avec son patron à avoir conservé les mêmes fonctions officielles jusqu'au dénouement de l'Albatros. Son dernier limogeage, "officieusement" pour trafic de pièces détachées, a-t-il un rapport avec l'affaire Albatros ? Rien n'est moins sûr.

Yves Michel Fotso


C'est une espèce de responsable commercial de l'opération d'acquisition de l'avion. En sa qualité d'Administrateur directeur général de la Camair, donc patron d'une entreprise qui emploie divers techniciens chevronnés de l'aéronautique (dont certains, comme Jean Tchudjeu et Jean-Claude Nguangué, interviennent souvent), il a un rôle clé. C'est lui qui décide de faire de Gia International l'intermédiaire entre le Cameroun et la société Boeing pour l'acquisition d'un aéronef neuf. En passant, c'est le même intermédiaire qui fut utilisé pour la vente controversée du Combi - Mont Cameroun après sa sortie de piste à l'aéroport de Roissy Charles De Gaulle à Paris. C'est cette société sans envergure qui sera présentée à la présidence de la République comme une société de financement chargée de rechercher des fonds nécessaires à l'achat d'un avion neuf en complément des dollars avancés par la Snh et le ministère des Finances.
Selon la déposition de Russel Meek, patron de Gia aux Usa, auprès de la justice américaine, c'est Yves Michel Fotso qui décide d'assortir le versement de l'avance de 31 millions de dollars à Gia International d'une clause de non remboursement. C'est lui aussi qui choisit que cet argent ne soit pas versé au constructeur Boeing auprès de qui la commande d'un Bbj 2 avait déjà été passée, mais serve à l'achat d'un 767 et un 747 que GIA va louer à la Camair à des tarifs largement au dessus du prix du marché, selon divers audits. Toutes ces manipulations ont été orchestrées, selon l'expert financier Francis Nana, à partir du compte d'une société dénommée Beith Sa domicilié à la Cbc dont Yves Michel Fotso est le Pca.

Blaise Benae Mpecke (décédé)

Ancien chef d'état-major particulier du Chef de l'Etat, membre du dernier cercle des proches de Paul Biya lorsqu'il était en vie, c'est lui qui s'occupe des questions liées à la sécurité de l'appareil, notamment le cahier de charges technique, aux côtés du secrétaire général de la présidence de la République qui coordonne tout. Les avions de la flotte présidentielle faisant partie de l'armement de la Défense nationale, c'est encore le chef d'Etat major particulier qui devait assurer la liaison avec l'Armée de l'Air, qui compte, en son sein, de nombreux spécialistes des questions aéronautiques, comme du reste la Camair. Mais M. Benae Mpecke se contentera de la seule collaboration du colonel Justin Mitlassou (aujourd'hui révoqué).
Ils ont effectué de nombreuses missions aux Etats-Unis d'Amérique et en Europe auprès de Boeing et de Jet Aviation, notamment en septembre 2001 en compagnie de Yves Michel Fotso, dans le cadre du suivi du dossier. Ont-ils informé la présidence de la République des soubresauts observés dans l'évolution de l'opération?

Les autres


Certains noms, comme celui de Ignatius Sama Juma, le Dg de l'Autorité aéronautique nationale, celui de l'un de ses collaborateurs, Louis Marinus Taniform, le capitaine Ndongue Charles, M. Lang Antony, Mlle Ekambi Eyole Sylvie… ont été souvent été cités dans le dossier Albatros. Mais la plupart sont intervenus de façon ponctuelle. On ne peut clore la liste sans citer Adolphe Moudiki, Adg de la Société nationale des Hydrocarbures, et Michel Meva'a M'Eboutou, ancien ministre des Finances et du Budget, qui ont mis à disposition les ressources financières dont la police judiciaire recherche la trace dans le cadre de l'enquête ouverte.
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Transfert : De l'avion présidentiel au Big Boss

Au terme d'une enquête de près de deux ans, Francis Nana, expert-comptable londonien mandaté par Cameroon Airlines a retrouvé les traces de l'argent de l'Albatros dans les affaires de Camair.

Franco-camerounais, expert-comptable diplômé en France et exerçant à Londres, Francis Nana a obtenu le 31 mars 2004, à travers Sygma Finance, sa société de conseil, un contrat d'expertise financière avec Cameroon Airlines. A l'époque, Camair est dirigée par Thomas Dakayi Kamga. Ce mandat portait, selon les termes du contrat sur " la renégociation ou sortie des contrats de leasing des Boeing 767-231 MSN 225664 et 747-MSN 23033 ". En fait, la direction de compagnie souhaitait clarifier les conditions des contrats de leasing des deux avions passés avec Gia International et SG Avipro Finance Ltd. Ces deux sociétés réclamaient 36 millions de dollars à la Camair, au titre des traites de location-vente impayés - soit l'équivalent de près de 27 milliards de Fcfa.

C'est en essayant d'identifier les entreprises créancières, qu'il découvre que Gia International a fait l'objet d'une liquidation judiciaire pour avoir été condamnée à payer 5,8 millions de dollars de dommages et intérêt à la compagnie Indian Airlines. Ce qui, bien évidemment, signifie qu'elle ne peut ni poursuivre Camair, ni lui réclamer des créances. Le Directeur général de Sygma Finance oriente alors son enquête vers la justice américaine, notamment le liquidateur de Gia, qui est en l'occurrence une femme, Mme Linda Johannsen. Il va donc tomber sur la déposition sous serment de Russell Meek, le Pdg de la défunte entreprise.

Mutations s'est procuré une copie des minutes de la déposition de Russell Meek. On y apprend que M. Fotso, alors patron de Cameroon Airlines, s'est présenté en compagnie d'Assene Nkou, auprès de Russel Meek et Fernando Gomez. Les deux responsables camerounais affirment être à la recherche d'un avion BBJ Présidentiel, pour le chef de l'Etat et de deux aéronefs pour la Camair. Nous sommes en 2001. Ils vont verser à Gia International une avance " non remboursable " - précision de Russel Meek - de 31 millions dollars. Aucun document contractuel n'est signé. Si, au début, la priorité est l'acquisition d'un avion présidentiel BBJ 2 neuf chez Boeing, M. Meek rapporte dans sa déposition que M. Fotso va ensuite changer d'avis et concentrer son intérêt sur l'achat de deux aéronefs pour Cameroon Airlines.

A quoi vont servir précisément les 31 millions de dollars ? D'après Russell Meek, 2 millions de dollars ont dans un premier temps été versés en acompte à Boeing pour garantir la commande d'un BBJ. Mais le prix de base de cet avion était de 49 millions de dollars auxquels il fallait ajouter 19 millions pour les aménagements de la cabine. Réalisant que cet acompte ne permettrait pas d'aller loin, M. Fotso réoriente ses priorités. C'est ainsi que, toujours selon Russel Meek, le Boeing 767 est payé cash à 16 millions de dollars grâce à l'avance versée par le Cameroun ; 1,6 million de dollars seront utilisés pour l'achat d'un Hercule C130, 1,6 millions pour l'achat d'un Beech 1900C. Un Boeing 747 sera également acheté. L'ex Pdg de Gia International donne de nombreux autres détails sur l'utilisation de cet argent du Cameroun. Selon lui, certains de ces appareils seront loués à la Camair…

Lorsque la Camair se retrouve dans l'incapacité d'honorer les traites, Gia International réclame jusqu'à 40 millions de dollars à la compagnie. La complicité entre Yves Michel Fotso et les créanciers de Camair sera mise en évidence lorsque l'ancien patron de la compagnie décide de témoigner devant le tribunal arbitral à New York, contre Camair, en brandissant un contrat réputé "douteux" et "antidaté" par lequel Avipro Finance a été substitué à Gia International, avec changement de certaines clauses. Une source anonyme, qui a suivi ce dossier pour le compte de la présidence, affirmait à Mutations, il y a quelques mois, que M. Fotso s'est rendu coupable "d'un faux intellectuel".

Mais l'élément capital de la stratégie de M. Fotso pour détourner les fonds, selon l'expert comptable, c'est la Commercial Bank of Cameroon, la Cbc, dont est alors le vice-président du conseil d'administration. Camair est cliente de cette banque. L'enquête de Francis Nana a ainsi pu tracer de nombreux transferts effectués des comptes de la Camair, " officiellement " à destination de compte de supposés créanciers et qui n'y sont jamais arrivés. Francis Nana estime le montant des loyers à la destination douteuse du compte bancaire de Camair par l'intermédiaire de la Cbc à plus de 8,5 millions de dollars, soit près de 6 milliards de Fcfa.
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