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CAMEROUN Tribalisme et insécurité : les deux stratégies gagnantes du régime Biya Supposons qu’un chercheur génial veuille mettre en pratique sa nouvelle formule d’un système où chaque citoyen trouverait satisfaction à tous ses besoins. Quels seraient les ennemis principaux d’un tel chercheur ? La réponse à cette question donne la meilleure description du système néocolonial et sa horde de malheurs qui caractérisent un pays comme le Cameroun. Par Ndzana Seme « L’indépendance et la politique sont des humanismes rivaux, des instruments contradictoires de l’épanouissement de la personne humaine », nous confiait il y a quelques semaines un ancien haut fonctionnaire français sous trois présidents, ancien dirigeant de la Caisse des Dépôts, et sympathisant de notre lutte pour l’indépendance de nos populations, qui a requis l’anonymat. « Tout comme l’administration coloniale dont il est l’excroissance, l’Etat néocolonial en Afrique est rival de l’indépendance, et par conséquent rival du développement, tous des humanismes qui menacent son existence même », poursuivit-il. Un chercheur qui appliquerait sa formule de solution à tous les problèmes de l’individu aurait donc pour ennemis principaux les politiciens, qui perdraient ainsi leur boulot. L’on observerait ceci même dans les pays occidentaux dits développés, où les politiciens useraient des moyens disponibles pour museler leur ennemi. La situation serait similaire dans un pays comme le Cameroun, à la seule différence qu’un tel génie serait immédiatement assassiné, et non pas seulement muselé. C’est en comprenant ce principe universel que chacun peut s’expliquer pourquoi un régime anti-développement à l’œuvre depuis 22 ans, avec la palme d’or d’avoir rendu le Cameroun plus pauvre aujourd’hui que dans les années 1950, bénéficie toujours du soutien sans faille de Paris et peut s’ancrer au pouvoir indéfiniment. Le dominateur vit aux dépens du dominé. Sans son pouvoir de domination, le régime Paul Biya serait aujourd’hui une page d’histoire. Ce régime a donc besoin d’une société de dominés et de dépendants pour justifier son existence même. Imaginez que, par miracle, le régime de Paul Biya se lance dans des politiques révolutionnaires de développement du Cameroun. Les citoyens camerounais auraient ainsi tous des boulots et des salaires qui leur permettent de s’autosuffire, et par conséquent pourraient ignorer l’Etat. Des hommes d’affaires auraient des capitaux croissants et créeraient chacun des pôles de pouvoir économique, et par conséquent pourraient ignorer l’Etat. Des citoyens indépendants, capables de s’épanouir sans devoir chercher l’aide d’un parrain, d’un parti-Etat ou d’une « élite » locale, sonneraient tout simplement le glas du régime Biya. C’est devant la hantise d’un tel scénario que le système Biya, partageant la logique de l’administration d’occupation coloniale et ses méthodes, a pour stratégie fondamentale de lutter contre tout développement du Cameroun. Le développement est son ennemi premier. Pour aboutir à son objectif de bloquer tout développement du pays, afin de pouvoir régner aisément sur un océan de soumis, de dépendants et de résignés, quatre armes essentielles sont utilisées par le régime Biya : l’insécurité, la haine tribale, l’impunité et la corruption. Première stratégie : alimenter l’insécurité Lorsque les citoyens sont en sécurité, il devient difficile de les dominer. Tout comme l’administration coloniale, le régime Biya a besoin que les citoyens trouvent que, sans lui, ce serait le chaos. Une société jouissant de la paix ne permet pas à un régime fondé sur la domination de justifier son existence. C’est pour cette raison que le système Biya, après avoir déversé des millions de chômeurs dans le désespoir de nos rues, en adoptant de désastreuse décisions économiques, récupère ces désespérés pour les enrôler dans des gangs que sa police, sa gendarmerie et son armée arment pour terroriser les populations. Les interventions du régime qui s’en suivent, présentées comme le plus héroïquement possible, sont alors utilisées pour laisser comprendre aux citoyens qu’après Biya ce serait le chaos. Deuxième stratégie : inciter à la haine tribale La haine tribale est l’autre arme redoutable, qui fait dire à beaucoup d’observateurs que le Cameroun avait échappé de justice à un génocide en 1992, bien avant le Rwanda, grâce à une absence d’une étincelle similaire à l’attentat meurtrier sur l’avion de feu président Habiarimana. Paul Barril exerçait en 1992, aux côtés de Paul Biya, le rôle de formation aux techniques d’incitation des populations à la haine tribale. Le barbouze français bien connu se retrouvait curieusement le 8 Avril 1993, deux jours après l’assassinat d’Habiarimana, à Kigali entrain de revendiquer qu’il détenait la boite noire de l’avion abattu. Un militaire français, du nom de Lamberton, avait pendant les années 1960créé avec succès le « problème bamiléké » qui, non seulement justifia le massacre de centaines de milliers d’habitants des montagnes de l’Ouest, mais également ajouta la haine tribale sur la liste des armes redoutables de domination des populations, dont dispose l’Etat néocolonial. Lorsque le « vent de l’Est » souffla en Afrique, Paul Barril fut aussitôt envoyé par François Mitterand au secours de son suppôt Paul Biya en 1990. Il travailla d’abord à Elf Serepca, en charge de l’espionnage de la population à partir de la suite qu’il occupa pendant plus d’un an à l’Indépendance Hôtel de Bonanjo, avant de rejoindre la garde présidentielle de Biya, où il continua à former des dirigeants militaires et civils aux techniques d’organisation des milices « autodéfense » et d’incitation à la haine tribale, notamment par l’usage des média, dont notamment CRTV Radio Centre. Paul Biya utilise le tribalisme comme une épée à double tranchant. Si quelqu’un d’une autre tribu (Fru Ndi, Christian Tumi, Cavaye Yeguié Djibril) prenait le pouvoir, comme cela aurait pu se passer en 1992, son armée sous commandement Beti aurait fait un coup d’Etat contre le gagnant « allogène », au risque d’installer une guerre civile qui serait vite présentée comme une guerre tribale. D’un autre côté, en temps normal, le système Biya maintient la haine tribale, cherche à ramener tout parti politique d’opposition à un simple regroupement tribal, afin que son parti-Etat RDPC soit vu comme le seul parti trans-ethnique. Pour maintenir cette épée à double tranchant, le système place le commandement des forces armées du Cameroun dans les mains d’une seule ethnie, les Beti. Lorsqu’on écarte des postes tels que le chef d’état-major de la marine (le Cameroun n’a pas de véritable armée marine), et même le chef d’état-major de l’armée de l’air (il n’y a plus de véritable flotte aérienne), l’on constatera bien que les seules personnes qui peuvent mobiliser toute l’armée camerounaise sont toutes originaires d’un seul ensemble ethnique. Pire encore - suivant la logique même des choses, puisque toute logique de tribalisme conduit souvent le tribaliste à l’extrême où il trouvera ses propres frères paternels comme autant d’étrangers -, les formations militaires « rambo » à l’étranger, ainsi que les armes les plus lourdes et les plus sophistiquées dont dispose le pays, sont allouées à des officiers appartenant à la seule tribu bulu, véritables détenteurs du pouvoir au Cameroun. Il en découle évidemment qu’il est impossible à quiconque au Cameroun de prendre le pouvoir s’il n’obtient pas l’assentiment d’un cercle précis de puissants bulu qui contrôlent les forces armées du Cameroun. Dès lors, on comprend que la gesticulation à laquelle nous assistons depuis 1990, et que nous appelons à tort démocratie, n’est qu’un cirque pour la rotation des « élites » à la mangeoire. Troisième stratégie : pourrir la société par la corruption et l’impunité Fort du fait que tout observateur constatera que le pouvoir ne se donne pas par les urnes au Cameroun, le régime Biya peut ainsi se permettre tout ce qu’il veut sur la scène politique. Le président peut se permettre de ne présider aucun conseil de ministre, d’être absent du palais d’Etoudi onze mois sur douze, laisser la corruption prendre toutes les proportions, puisque l’objectif du régime est de maintenir une société où rien ne marche. A genoux devant une telle lourde dictature tribale, les hommes d’affaires sont contraints de financer de régime s’ils veulent survivre. C’est ainsi qu’il ne devrait plus étonner de constater que les plus grands financiers du RDPC et des campagnes présidentielles de Paul Biya sont les hommes d’affaires bamilékés. S’ils ne le faisaient pas il n’y aurait rien sur terre qui les aiderait à maintenir leurs affaires en activités, notamment contre des redressements fiscaux fantaisistes et toutes sortes de décisions administratives de contrainte à la corruption. L’impunité est l’arme qui conforte toute dictature. Les forces armées contrôlées par la tribu du chef de l’Etat, au lieu de prouver aux populations qu’elles assurent leur sécurité, montrent plutôt quotidiennement au citoyen qu’elles peuvent violer les droits humains de n’importe qui et personne ne pourra les arrêter. C’est dans une telle atmosphère, installée dans la terreur et l’intimidation, que peuvent alors continuer à se développer les fléaux de la corruption et de la vermine, au service du régime fort, désormais célébré comme un « havre de stabilité ». Pour un autre mandat de vingt ans au moins. |
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