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| TERRORISME ET CONFLIT D’ANTHROPOLOGIES Par Prof. Fabien Eboussi Boulaga Deuxième partie : Description Il faut pour cela passer outre le désarroi de ne pouvoir fixer le phénomène terroriste en une définition “objective” entraînant l’accord de tous les esprits exercés et compétents. Il faut aussi renoncer à sa localisation péremptoire sur l’échelle des crimes, autrement que par une détermination qui paraîtra simplement décisoire, et arbitraire comme le fait des princes et des puissances du jour, en conformité seulement avec la logique des règles qui définissent l’ordre régnant et les droits des plus forts. Puisque le terrorisme se donne d’emblée comme un fait de signification normatif, et non de simple constatation de relations existantes, il est requis de rechercher en vertu de quelles procédures ou médiations et sous quelles conditions ceux qui le tiennent pour tel admettent les normes qui lui sont sous-jacentes et se considèrent comme moralement tenus et jugés par elles, lors même qu’ils n’en font aucun usage, ou qu’ils les transgressent, en toute impunité. Il est donc impérieux d’insister et de se laisser instruire par le déploiement de toutes ses facettes. Le terrorisme, en effet, fait partie de ce qu’on nomme des situations-limites. Celles-ci ne se contentent pas seulement de secouer les fondations, mais, comme dans un cataclysme, les mettent à nu. Elles offrent l’occasion de reprendre les choses à la racine, les ayant perçues dans leur totalité et dans leur contingence radicale, à travers l’extrême possibilité de leur anéantissement. Ainsi la détresse de la définition n’empêche pas des essais de classification, de typologie, une phénoménologie du terrorisme, pour en saisir le sens, la gamme des relations fonctionnelles et significatives dans laquelle il s’inscrit, diachroniquement et synchroniquement, la “famille” des phénomènes à laquelle il appartient. La description pourrait ainsi nous acheminer vers la compréhension des ensembles dont il est un élément, de ses conditions d’actualité. Elle aura alors davantage préparé les voies pour affronter la question de savoir pourquoi les règles de la vie internationales ou la Déclaration universelle de droits de l’homme sont impuissantes à le bannir et pourquoi leur mondialisation laisse entières les manifestations de confrontations violentes qui se nourrissent de conceptions antagoniques de l’homme, du sens et de la valeur de sa vie et de sa mort, de sa différence spécifique. On pourra alors se demander, en quoi celles-là sont partiales et quels sont les clivages profonds qui séparent et opposent l’idéologie de la société capitaliste industrielle avec les hommes de toutes “tribus”, langue et nation aux expériences de l’humanité pré-capitaliste et préindustrielle partout répandue dans le monde. Mais, on devra se demander, de façon plus générale, ce qui se passe quant au sein d’un même groupe, apparemment homogène, éclatent des actions qualifiées de terroristes. Il importe, en effet, de souligner dès à présent, que s’il y a un “choc de civilisations”, il n’est pas celui de régions géographiques, mais, par la seule énonciation justifiante du mot, celui de mises en oeuvre effectives d’affirmation et de défense de ce qu’est l’homme véritable, de sa définition pratique et instituée, qui a ses analogues (et ses ancrages) dans les conflits pouvant opposer de simples individus sociaux. La question: “Qu’est-ce que le terrorisme ?” devient: “Que nous découvre ou dévoile le terrorisme ?” Quelles significations peut donner à voir ce terme lorsqu’on choisit avant tout de se laisser guider par la considération et l’interprétation de sa structure formelle (ou quasi formelle) ? La voici, en sa formulation heuristique et provisoire: Le terrorisme se montre comme une relation conflictuelle de deux volontés a) soit dont l’une, forte de sa puissance, veut imposer son pouvoir incontestable sur l’autre par l’usage d’actes d’une violence destructrice et toujours pendante telle qu’elle cause de l’effroi et inspire une peur constante dissuasive de toute résistance b) soit dont l’une, faible dans sa puissance, veut ébranler ou détruire le pouvoir incontesté de l’autre sur elle, grâce à des actes d’une violence destructrice et toujours pendante telle qu’elle cause de l’effroi et inspire une peur constante dissuasive d’une possession d’un pouvoir inchangé et de sa jouissance tranquille.. Cette caractérisation du phénomène terroriste comme un fait de relation et de signification dans le domaine de l’action humaine et sociale appelle un examen attentif, en distinguant, sans toutefois les opposer, les deux situations antithétiques qu’elle contient, à savoir un régime de terreur qui est le fait de tenants du pouvoir et l’assaut contre ces derniers et leur emprise par ceux qui les subissent. En outre, il faut cerner ce phénomène par approches successives, c’est-a-dire selon des schémas descriptifs et interprétatifs différents, celui, artisanal, de la fabrication ou de la production, celui de la communication entre destinateur ou émetteur et un récepteur ou destinataire, au moyen d’un message codé. Il importe en effet d’en saisir les multiples facettes, même au prix de quelques redites. On le fera, cependant, sur fond de ce qu’impose la formule heuristique, la relation de deux volontés s’affrontant dans un champ conflictuel spécifique, celui de la domination ou de l’oppression totale, de la mise en demeure de se soumettre, de composer ou d’affronter d’irréparables dommages, voire de disparaître. Ainsi donc, on peut ramener, dans un premier temps et grosso modo, le terrorisme à une triade, comportant deux “arguments”, désignés par deux volontés distinctes, leurs relations et le domaine qui définit l’univers du discours (propositions et opérations) dans lequel s’exprime leur relation de façon pertinente ou compréhensible. On nommera la première “volonté”, le “terroriste”, la deuxième le “terrorisant”, le troisième facteur, qui est le domaine, s’appellera, le champ conflictuel ou l’enjeu de la domination. Ces précisions banales permettent des élucidations et des interprétations dont il faut tirer toutes les conséquences logiques. A) Les arguments : a) Le “terroriste” est un individu ou une classe d’individus capable de penser et de réfléchir, de parler et de communiquer, de faire et d’agir. Il est une personne humaine qui s’adresse à une autre personne ou à une classe de personnes humaines pour leur signifier ses intentions, ses volontés ou ses fins relativement à quelque chose qui a de l’intérêt ou de la valeur à ses yeux et du sens pour tous. Il peut et veut se faire comprendre par celui auquel il s’oppose ou qui aurait l’intention de s’opposer à lui. b) Il en est de même de ceux contre lesquels il adresse sa volonté de puissance, ceux qui doivent être “terrorisés”. Ils sont capables de saisir ses intentions, de faire ses volontés, de renoncer à la lutte ou à toute résistance. Ses actes de violence sont toujours de ce fait des actes symboliques. Et puisqu’il ne s’agit pas d’un dialogue par des paroles qu’on échange, en vue de la persuasion, mais plutôt d’une dialectique par des actions spectaculaires, qui impressionnent et contraignent. c) Le domaine propre du terrorisme est le champ de la domination dans lequel s’exprime totalement une relation conflictuelle, dans lequel la fin poursuivie seule justifie et dicte les moyens de la violence au terroriste présumé, à savoir, la volonté de briser la volonté de l’autre par la peur. Il est exactement le domaine de la stratégie guerrière. Elle, selon le Général français André Beaufre, “ l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit”, et dont le but est de “forcer” la “décision” en produisant chez l’adversaire un événement d’ordre psychologique, à savoir “le convaincre qu’engager ou poursuivre la lutte est inutile” (Introduction à la stratégie, Armand Colin, Paris, 1965, p.16, 17). Il faut ajouter l’élément de la peur, résultant de l’imprévisibilité structurelle du terrorisme, dont les actes surviennent hors de l’horizon actuel d’anticipation, fait d’habitudes, de croyances relatives au normal et à l’anormal, à ce qui est conforme à la nature et ce qui est contre-nature, aux limites de la transgression. Le champ de prévision est constitué de conventions, de propensions psychologiques, d’extrapolations et de projections à partir de l’expérience passée et du présent de projections que le terrorisme met en déroute. Sous la peur ubiquitaire qu’il entretient, est tapie une angoisse radicale, mettant en cause la stabilité du “monde”. La terreur annonce l’apocalypse et la possibilité de la fin d’un “monde” ou d’un ordre (hégémonique) que l’on tendait à considérer comme immuables, invulnérables, éternels. Elle en dévoile les vulnérabilités, la contingence et la mortalité Il faudra revenir sur cet important aspect du terrorisme comme choc des imaginaires socio-historiques, dont la conséquence est qu’il ne peut y avoir de terrorisme conventionnel, comme l’on parle de guerre conventionnelle, régie par “le droit des gens” et des conventions internationales. Il se fonde sur la surprise, la déroute ou la déviance. B) Les relations. Ce terme de relation mérite d’être fortement souligné. On a affaire, non pas à l’expression d’une individualité close sur elle-même, mais à un rapport social, dont les termes n’existent pas ou mieux ne sont pas considérés en et pour eux-mêmes. Toute tentative de tirer unilatéralement le contenu d’un acte terroriste de la nature intrinsèquement mauvaise, du caractère ou de la pathologie culturelle et religieuse d’un individu singulier ou collectif est vouée à l’échec et à l’erreur. Il est en fait la possibilité d’une gamme définie de relations. Il entre dans une configuration de corrélations, dans laquelle, à titre d’exemple, la “terreur” est liée structurellement aux capacités de résistance et à des crises d’intégration sociale. C’est donc en tant que forme de relation, malgré le caractère foisonnant, toujours historiquement et socialement située de ses manifestions, que la terreur “est un processus universel, formé d’éléments récurrents et organisé en systèmes ayant des traits structurels réguliers” (E.V.Walker, Terror and Resistance - A Study of Political Violence, Oxford University Press, 1969 Preface). Le système des relations terroristes comprend a) d’abord la relation dissymétrique de l’émetteur de terreur au receveur ou destinataire de celle-ci. Elle est certes communication, mais un faire ou une opération résultant en une oeuvre “matérielle”, mais aussi un agir, une action intentionnelle visant une finalité, dans le domaine des valeurs axiomatiques constitutives de l’humain, des fins en soi ou transcendantes. Le terrorisme tente de supprimer une dissymétrie de départ ou d’en créer une terminale, plus insurmontable ou de rompre un équilibre initial ou d’en rétablir une à l’arrivée. La dissymétrie est celle du fort au faible comme dans le cas du terrorisme d’Etat ou du faible au fort, comme dans le cas des groupes terroristes face au pouvoir d’empire. Il est, comme la sophistique, l’art de rendre faible ce qui est fort et fort ce qui est faible, de façon partielle ou intégrale, au service d’une fin supérieure ou bonne. 1. L’acte terroriste véhicule un message à l’adversaire dont il recherche “une désintégration morale...suffisante pour lui faire accepter les conditions qu’il veut lui imposer” (A. Beaufre, op.cit., p. 18). Il tient à se faire entendre correctement ou mieux à être vu selon la bonne perspective, celle qui montre le terroriste, à son avantage et son rôle, comme personnage dangereux et résolu, voire rationnel et raisonnable de manière à ce que le maximum d’une attention, jusque-là distraite ou dédaigneuse, se concentre sur sa cause, son éminence, sa noblesse et sa nécessité d’ultima ratio, au double sens de cette expression d’ultime recours et de dernière instance. Il ne se fait entendre de ceux que vise son message qu’en parvenant à eux obliquement, par le truchement de leur opinion publique et de l’opinion internationale. Celles-ci deviennent son auditoire direct, dont il recherche l’audience, par le plus de bruit possible, le plus grand retentissement. La communication consiste dans le choc, qui, répandu par la publicité, effraye, intimide et contraint, avec la contagion de la participation de tous les spectateurs ou de tous les voyeurs. Selon Frederick Hacker qui fut un psychiatre spécialiste du terrorisme, les terroristes cherchent “à effrayer pour dominer et contrôler. Ils veulent impressionner. Ils jouent face à un public, et pour lui, et sollicitent sa participation”. Selon Brian Jenkins, “Le terrorisme, c’est du théâtre. Les attentats terroristes sont souvent parfaitement mis en scène pour attirer l’attention des médias électroniques et la presse internationale” (cité par Bruce Hoffman, op cit. P. 161). Il précise sa pensée en observant que “ les terroristes veulent que beaucoup de gens regardent, que beaucoup de gens écoutent, mais pas que beaucoup de gens meurent. Ils jugent inutile de tuer beaucoup, si tuer peu suffit à remplir leurs objectifs”. L’intensité de la violence est fonction du seuil du bruit à atteindre pour vaincre la surdité et l’insensibilité de l’adversaire, renforcées par la passivité et l’indifférence naturelles ou structurelles des opinions publiques. Entre sociétés qui s’estiment, à tort ou à raison, infiniment éloignées par les intérêts vitaux, les mœurs, les idéaux de civilisation et leurs degrés d’humanité, la distance qui permet l’écoute et la visibilité devient un abîme. Il requiert de monter aux extrêmes de l’horreur pour être franchi. A la limite, la distance se supprime par la destruction de l’autre, sans espoir d’écoute, en raison de son impossibilité. La violence se fait vertige, drogue ; qu’elle s’enivre d’elle-même et s’étourdit du bruit qu’elle fait, dans une sorte de course d’amok, jusqu’à l’épuisement de la mort. Elle rate sa communication et son effet qui est d’effrayer, d’intimider et de contraindre. Le public peut s’en repaître avec gourmandise comme d’un “thriller” ou d’un mélodrame télévisuels, sans approuver le terroriste, en renforçant la détermination de ceux qui veulent le combattre à mort. Il peut obtenir un résultat tout opposé à ses souhaits. Gérer la violence et la peur pour qu’elles demeurent des instruments au service d’une fin non violente, tel est problème, le paradoxe qui se transforme parfois en quadrature du cercle. Son pendant est de lutter contre le terrorisme avec ses propres armes, de “terroriser les terroristes”, sans l’être ni le devenir soi-même, sans passer par la diffusion de la peur et de l’horreur dans l’opinion publique dont on sollicite la participation, sans théâtraliser la violence et céder à ses ivresses et à ses vertiges. 2. Le terrorisme est une activité instrumentale et militaire jusque dans la communication. Celle-ci est réduite à une fonction unidimensionnelle d’amplification de la propagande par l’action, de sa caisse de résonance. Le choix de ses opérations est fait en fonction de la fin recherchée. Il “va dépendre d’une confrontation entre les vulnérabilités de l’adversaire et les moyens disponibles” (A .Beaufre, op.cit., p.18 ) et notamment, pour le faible, de la disproportion entre la puissance de l’impact souhaité et la nature chétive de ses moyens comparés à ceux de son ennemi. Chaque opération doit fournir un rendement maximum, être “contraléatoire”, en portant le risque d’échec dans le voisinage de zéro. Le défi à relever par le terrorisme est d’adapter ses fins aux contraintes de l’organisation et de l’efficacité technique. Il est de choisir ses tactiques en fonction et à proportion des savoir-faire de “l’autre”, de ses informations, de ses technologies de surveillance et de prévention. C’est en même temps d’entretenir la peur, de désagréger son moral, insidieusement, en évitant un retournement d’opinion en sa faveur. Ainsi, à titre d’exemple,” l’organisation terroriste ethnonationaliste et séparatiste qui connaîtra le plus de succès est celle qui saura définir un niveau de violence effectif ‘tolérable’ par la population locale, tacitement accepté par l’opinion internationale, et suffisamment modulé pour ne pas provoquer une réaction massive ou un écroulement de l’Etat”. De là, une sélection conséquente des cibles, choses au lieu d’humains, symboles plutôt que nombre ou quantité et vice-versa. N’est donc redouté que le terroriste qui réussit le plus souvent ses attentats, surtout parmi les plus audacieux et qui témoignent de son professionnalisme et de son audace en plus de sa détermination qui joint la menace à l’exécution. Force est de lui reconnaître une parfaite modernité, dans son sens du calcul, de l’économie des moyens pour un effet maximal et ses constantes innovations technologiques. Dans ces circonstances de préparation, d’organisation et de technicité, les échecs eux-mêmes en imposent, suscitant admiration, “crainte et tremblement”, laissant planer une menace permanente et omniprésente, telle une invisible épée de Damoclès. La maîtrise déployée par l’IRA est telle que ceux-là qui les combattent leur reconnaissent souvent une longueur d’avance sur eux. Le terrorisme est loin d’être un déchaînement de violence aveugle. Bien au contraire, il est le plus souvent ”une application de la violence parfaitement délibérée et préparée”, tenue qu’elle est pour la condition absolument nécessaire (sinon suffisante), incontournable dans telle conjoncture, pour le triomphe de la cause qu’il défend et promeut. 3. Le terrorisme est agir. Dans l’action, c’est la fin qui justifie les moyens. Il faut comprendre cette proposition dans son sens le plus obvie et incontestable afin de nuancer et de moduler ce qui vient d’être dit du caractère généralement rationnel et calculateur du terroriste. C’est la fin qui détermine ce qui est à son propre service, ordonné à elle, ayant sa raison d’être dans son accomplissement. C’est la fin qui se proportionne les moyens et leur confère un contour. Elle décide, notamment de la qualité de la violence, de son usage rationnel ou irrationnel, délibéré et gradué ou pétulant et réactionnel, mesuré ou démesuré. Il s’ensuit des constatations de tendances quasi typologiques du genre qui suit. i) “La majorité des groupes d’extrême droite n’ont pas de programmes de reformes bien précis, et préfèrent s’abriter derrière de vagues slogans empreints d’un nationalisme virulent, du désir de pureté raciale” (Bruce Hoffman, La mécanique terroriste, Calmann Lévy, Paris, 1999, p.203). Il s’ensuit que son terrorisme se présente comme « le type le plus aveugle de violence contemporaine ». Il semble souvent ne servir de prétexte qu’au défoulement dans la bagarre, après de copieuses libations d’alcool.” En effet, les contours vagues et mal définis de la philosophie politique de l’extrême droite peuvent se résumer dans le refrain d’une chanson du groupe ‘skin’ anglais White Noise (“Bruit blanc”) : “Deux pintes de bière et un paquet de chips. Les métèques dehors! Pouvoir blanc!” (Bruce Hoffman, ibid., p.204). Son modus operandi est rudimentaire , figé et répétitif depuis des décennies: “il s’agit d’attaques sporadiques, quoi que précisément dirigées contre des types particuliers de cibles - principalement des foyers de réfugiés ou des hôtels abritant des travailleurs immigrés, des squats anarchistes et des bureaux de partis politiques, des passants immigrés africains ou arabes, ainsi que des biens ou des établissements appartenant à juifs” ( B, Hoffman, ibid.,p. 205). Elle reflète la misère de leur philosophie de l’histoire et l’étroitesse de leur horizon humain Il n’empêche que même cette catégorie de terroristes, aussi “primaire, mal dégrossie et intellectuellement limitée”, est animée, sauf exceptions pathologiques, par l’intention commune à tous les terrorismes d’aujourd’hui, à savoir intimider le public et contraindre les gouvernants à céder à demandes des politiques spécifiques bien connues. ii) L’extrême gauche est soumise à de plus grandes contraintes idéologiques. Elle vise un avenir inconnu, une instauration de l’utopie de la création ou de l’avènement d’un homme nouveau tandis que l’extrême droite rêve au retour du passé, d’une restauration. L’extrême gauche se nourrit des mythes propres à la modernité, nés avec la révolution industrielle et capitaliste, caractérisée par la prédominance du calcul et de l’utilité, la productivité et la rentabilité. Il faut y ajouter des idéaux “humanistes” d’égalité et des droits de l’homme, l’évangélisme et le quasi-messianisme de la rationalité heureuse et du progrès technologique et institutionnel marchant irrésistiblement vers le bonheur naturel et universel à forts penchants et contenus hédonistes, tendant à faire de la vie biologique de jouissance la valeur suprême. Un tel mélange contradictoire sera instable, dépourvue de solides bases sociales et manquera de longévité. Il recourra à une violence calculée et si sélective que son impact en sera parfois annulée. Son futurisme radieux recevra rarement une projection dans le présent sous la forme d’une vision concrète de l’avenir, dans un programme réalisable par étapes vérifiables mais non comme projet substituant le tout au rien. Dans l’attente indéfinie d’une fin de l’histoire qui recule sans cesse, face à une révolution impossible, différée sine die, l’action pour l’action se transforme en une fin en soi, une drogue et un vertige. On posera des actes de violence pour se sentir exister, pour ne pas perdre cœur, rassurer et se rassurer sur le bien-fondé de la Cause. La violence tendra à se faire plus cruelle, parfois plus massive et permanente, surtout dans le cas de la terreur d’un Etat idéologique. iii) Le terrorisme ethnonationaliste et anticolonialiste est celui qui parfois réussit à imposer ses conditions en réalisant ses objectifs. Il a une base existante constituée des membres de son groupe historico-culturelle, qui lui permet des recrutements se renouvelant de génération en génération et lui garantissant une appréciable longévité, dans un domaine où le fait de durer équivaut à la victoire.” Cependant, le succès relatif de ces mouvements doit sans doute autant au caractère précis et tangible de leur projet d’avenir - l’instauration (ou la restauration) d’une patrie à l’intérieur d’un pays existant - qu’à leurs autres caractéristiques. L’énoncé d’un but si concret et si compréhensible constitue évidemment le mot d’ordre le plus puissant et le plus mobilisateur. Il rend aussi la victoire finale plus palpable et réellement accessible, malgré la longueur et la difficulté du chemin à parcourir” (Bruce Hoffman, op.cit., p.211-212). La violence est proportionnée au but final : contraindre à lever l’obstacle à la reconnaissance et à la légitimité nationales et internationales, à sa transformation en instance non violente ou de monopole de la violence légitime. Son efficacité, au service de ce but intra mondain doit être tout à la fois, physique, symbolique et diplomatique. Il faut citer un des symboles de cette métamorphose spectaculaire d’un ancien terroriste, Menahem Begin, le chef de l’Irgoun, de l’attentat de l’Hôtel King David, avec ses 91 morts et ses 45 blessés, en Premier ministre de l’Etat hébreu et prix Nobel pour la Paix ! Il faut ajouter la Chypre de l’Enosis (unification) avec Grivas et Mgr Makarios, l’Algérie de Ramdane Abane et du FNL, sans oublier l’OLP de Yasser Arafat devenu le Chef de l’Autorité palestinienne iv) Le terrorisme religieux reçoit ses injonctions d’ailleurs. La définition de ses objectifs est le fait d’une Puissance Supérieure. La légitimité de sa conduite et de ses actes vient tout entière de son obéissance et de sa conformation aux volontés et aux promesses divines, qui peuvent lui être signifiées par les Livres sacrés, les décrets ou l’approbation de personnages consacrés, l’inspiration, des rêves et des visions. Les prescriptions de Dieu sont incommensurables aux canons et aux calculs des hommes. L’efficacité ultime est de son ressort. La victoire finale est garantie. Il ne reste plus aux hommes qu’à obéir, à remplir leur mission quel qu’en soit le coût, sans compromis ni compromission, sans égard aux conséquences ou à l’ampleur des dégâts ou du nombre des victimes. L’impératif théologique libère le terroriste religieux des restrictions politiques, morales, psychologiques et pratiques qui inhibent les autres. Il a une vision du monde, un système de valeurs, de motivations, de justification et de légitimation sui generis. L’ennemi à combattre est l’ennemi de Dieu. Il est Satan en personne ou le suppôt de ce dernier. La lutte est impitoyable. Tant pis pour “les dommages collatéraux”, comme on nomme aujourd’hui les innocentes victimes: “Je suis innocent de la mort de ceux qui sont tués par ce qu’ils étaient liés à ceux doivent être combattus”. Il s’agit d’une guerre totale, manichéenne, entre les forces du Bien et les forces du Mal. En conséquence, “les actes de terrorisme les plus importants de la décennie - tant du point de vue de leurs implications et de leurs conséquences politiques que de celui des pertes infligées - ont toute eu une dimension ou une motivation religieuse significative” (Bruce Hoffman, La mécanique du terroriste, op. cit, p.112). Il s’agit d’une montée aux extrêmes, par un usage de la violence comme annonce et sacrement du Jugement dernier, de l’Apocalypse et de l’inauguration du Règne de Dieu ou de l’Esprit, de l’inversion eschatologique qui renverse les puissants de leur trône et fait triompher les Justes et les Saints. Il y a là une conception de la valeur de la vie et de la mort humaine qui est sans commune mesure avec celle de l’humaniste, de l’individualiste hédoniste pour qui la longévité dans la bonne santé physique et psychique, le confort le plus grand est un idéal indépassable. On pressent que la vie biologique érigée en valeur suprême conduit à l’esclavage celui qui le préfère à la mort et qui a évacué l’idée, peut-être centrale dans toutes les religions qui ne se sont pas édulcorées, du sacrifice humain. Aux droits de l’homme a toujours été opposé le droit de Dieu ou de son équivalent. Il est nécessaire de rappeler qu’il y a un terrorisme juif avec ses doctrinaires (le rabbin Kahane), ses héros et ses martyrs. L’un de ces derniers est Baruch Goldstein, qui tira 119 balles de son fusil d’assaut américain M16 dans la foule de fidèles musulmans rassemblés dans un caveau de la mosquée d’Abraham pour le service du Vendredi, tuant 297 d’entre eux et en blessant 150. Sa tombe est aujourd’hui un lieu de pèlerinage. Il y a aussi le terrorisme des “suprémacistes” blancs chrétiens des Etats-unis, avec leurs milices. Ils se réclament de la Bible pour refuser un Etat laïc, pour accomplir la purification raciale et asseoir la suprématie blanche et anglo-saxonne. Timothy McVeigh qui a été condamné pour l’explosion de l’immeuble de l’administration fédérale d’Oklahoma City se rattachait à ce genre de mouvements. Mentionnons, enfin, hors du monde judéo-chrétien, la secte Aum Shinrikyo, de Shoko Asahara, du Japon, aux références bouddhiques dont les cadres placèrent 11 paquets de gaz neurotoxique sarin dans 5 trains de banlieue à Tokyo. Ces rappels sont suffisants pour dissuader quiconque de ne penser qu’à l’Islam comme s’il avait l’exclusivité du terrorisme religieux , aujourd’hui comme hier, dans la longue histoire de l‘humanité. Le voilà situé, à sa place dans l’histoire de la banalité de cette sorte de violence. Il ne s’ensuit pas que le terrorisme est une réalité intemporelle, identique à elle-même, témoignant que l’homme est partout et toujours le même, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Autant il faut résister à la tentation de faire des attentats récents “l’abomination de la désolation”, expression du mal pur, autant il convient de lui garder son historicité, comprendre ses formations présentes de manière à en saisir les significations et les enjeux actuels. |
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