TERRORISME ET CONFLIT D’ANTHROPOLOGIES

Par Prof. Fabien Eboussi Boulaga


Première partie : Définition

Le “terrorisme” est un terme de réprobation qui décide que telle action tombe dans la catégorie de ce qui ne doit pas se faire, de ce qui est inconditionnellement ou par définition prohibé.  Il est donc tautologique ou trivial d’enjoindre, d’approuver ou de désapprouver ce qui, par sa seule énonciation, se justifie formellement de lui-même ou ne se justifie pas, comme c’est le cas pour le vrai, le bon, le beau, le réel et leurs converses le faux, le mauvais, le laid et irréel.

La signification du mot est comprise aisément de tous: il dénote des actes de violence criminelle commis en vue d’induire un climat d’insécurité propice à ébranler ou à renverser des institutions ou des autorités établies et légitimes. Mais la chose ? La difficulté  réside doublement ici i) dans l’acte qui qualifie  telle activité comme terroriste, c’est-à-dire mauvaise, ii) dans le statut de mal superlatif, absolu, qui lui est conféré.  Elle revient à indiquer la nécessité de rechercher la “nature” et le sens du terrorisme, de manière à résister à l’activisme de l’offre d’opinions, sans teneur critique. Mieux et surtout, il convient  de faire de ce lieu commun une occasion favorable de “découverte” de l’homme et de réexamen de ces droits censés dire sa “vérité” ou son concept sans équivoque, et donc être universels, fournir les prémisses de tout accord et du règlement de tous les conflits.

La premier versant de la difficulté consiste à établir le bien-fondé de la réprobation qui stigmatise cette action singulière comme une manifestation ou un exemple de terrorisme.

a) Ce dernier n’est pas un état de choses qui s’exhibe comme un objet de sens. Peut-on alors affirmer péremptoirement qu’on le reconnaît quand on le voit, qu’il saute aux yeux du corps ou de l’âme, portant en lui-même sa signature, ses marques  distinctives ?  Bref, s’il ne fait pas partie des données immédiates de l’intuition et ne se satisfait pas d’une définition “ostensive”, il n’est pas surprenant qu’il puisse ou doive être un sujet d’interprétation, comme le fait de signification qu’il est. En effet, il ne s’appréhende pas et ne s’explique pas, comme une réalité empirique, au moyen d’une description et de procédures qui permettent de l’avérer ou de la falsifier  comme on le fait pour un objet physique ou idéel construit.

b)  Peut-être faut-il préciser qu’il se montre en sa différence par le degré et le mode spécifique d’émotion qu’il suscite. Comment le soutenir, sans ignorer l’antagonisme des points de vue des acteurs et des victimes,  sans exclure la multiplicité et la divergence des émotions possibles, qui vont de la colère à la jubilation, de la prostration et du dégoût à l’exaltation, en passant par l’indifférence et la banalisation, face au même fait ? On ne saurait appliquer la même explication à des attitudes aussi diamétralement opposées. Si la condamnation ne fait qu’exprimer les “états d’âme” (désapprobation, dégoût, hostilité) de celui qui les profère, l’éloge en fait autant. Il est tentant de tenir celui qui prend ce dernier point de se contredire dans les termes, en louant ce qui par définition et simple énonciation est blâmable et de lui répondre par l’anathème.  N’est-il pas un être “aberrant”, un monstre, qui n’a d’humain que l’apparence, qui n’appartient pas à l’humanité, avec ses devoirs autant que ses droits et immunités?

c) Nous sommes ainsi introduits à une manière de caractérisation par le consentement universel, sous sa forme négative,  l’émotion répulsive universelle ou, plus faiblement et plus généralement, par la règle sociologique de la majorité. Ce qui est admis ou récusé partout, en tout temps ou en ce présent, par tous ou par la majorité, ne peut l’être qu’à bon droit ou en vérité. Pourtant, l’approbation ou la condamnation par tous les membres ou par la majorité d’un groupe social particulier, d’un pays, du monde entier aujourd’hui ou durant la totalité des époques de l’histoire n’en demeure pas moins de l’ordre d’une opinion  sujette à erreur, et en quête d’un fondement autre que le décompte des suffrages ou des adhésions. A quoi, il faut ajouter que l’opinion dominante peut n’être que l’opinion des dominants, qui l’imposent par la manipulation ou la crainte qu’ils inspirent à d’éventuels mal-pensants

Afin d’éviter le relativisme, nous pouvons avoir recours au regard et à l’appréciation de celui qui n’est ni bourreau ni victime, ni partisan ni influençable. Il y a un point de vue de l’observateur idéal du sujet épistémique comme tel, c’est-à-dire désintéressé, dénué de passions, ayant une connaissance parfaite des circonstances de la situation à considérer, impartial et infaillible dans son jugement. 

Il s’agit là d’une idée directrice et régulatrice de discerner ou d’inscrire ces propriétés dans des opérations ou des actes concrets et de les exposer à la discussion et à l’agrément justifié des autres. Quand on l’hypostasie et qu’on lui donne le nom de Dieu, il  ne peut plus délivrer qu’un argument d’autorité, de nature théologique, dont les difficultés sont notoires depuis Platon et que le présent renouvelle dramatiquement: tel acte est-il juste parce qu’il plaît à Dieu ou plaît-il à Dieu parce qu’il est juste ? Est-il impie parce qu’il déplaît à Dieu ou Lui déplaît-il parce qu’il est impie ? Du fait de la circularité selon laquelle  le “manifesté” et le “manifestant”,  la “créature” et le “créateur” s’impliquent et se présupposent mutuellement, l’invocation de la volonté divine ne lève pas cette ambiguïté et l’infirmité comme principe de discrimination de la référence au même Dieu.

Ou bien, elle est  superflue: ce qui lui plaît parce qu’il est juste, a des propriétés intrinsèques qui en font une réalité consistante en elle-même, envisageable à son niveau propre, tel que la référence à Dieu ne soit pas un de ses traits constitutifs. Ou bien, elle est insondable et  arbitraire : ce qui plaît à Dieu peut être absurde; il est tel, mais aurait pu être autrement ou même l’opposé, juste quoique mauvais à nos yeux (comme de passer des mécréants ou des païens au fil de l’épée, lorsqu’ils refusent de se soumettre aux croyants). Voilà pourquoi les agresseurs et les agressés, des ennemis irréconciliables, peuvent se réclamer également de Dieu ou du même Dieu.

La positivité révélée, avec ses ordonnances, ses prescriptions et ses commandements, est le paradigme de l’expression de la souveraineté politique, légiférant en dernière instance  dans les institutionnalisations ou la sublimation de sa volonté de soi ultime et son self-arbitre. Il n’est donc pas certain que l’arène des organisations internationales, ou mieux, inter-étatiques, puisse incarner le point de vue de l’observateur idéal, qu’elle soit le lieu d’élaboration de la définition du terrorisme, autrement que par voie de stipulation arbitraite par les plus puissants parmi les Etats, au gré de leurs intérêts, de l’affirmation et la préservation de leur hégémonie. 

Il se peut que cette définition de convenance soit tantôt trop étroite, tantôt trop large, partant inadéquate, même si les plus faibles la reprennent en chœur, comme une formule normative du catéchisme de la soumission apeurée et du conformisme.

Toutes ces perplexités s’enracinent dans ce que nous avons nommé le deuxième versant de la difficulté, celui qui veut faire l’unanimisme autour d’un interdit catégorique, non formel, d’un phénomène conçu comme une évidente épiphanie du mal absolu. C’est l’extrême tentative de trouver un fait matériel qui soit tout en une obligation ou  prohibition, à la façon  d’un tabou, de manière à effectuer, sans discontinuité aucune, le passage d’une requête formelle à la formulation de critères concrets  et à l’application de règles. 

Mais, c’est aussi et davantage, l’“oubli” du plan propre, éthico-religieux et social-historique, avec ses déterminations et ses modalités connexes de ce qui est permis, interdit, prescrit ou libre. C’est à travers celles-ci que des individus et des groupes d’hommes produisent et s’expriment mutuellement leur humanité, se reconnaissant réciproquement comme véritablement humains, lorsqu’ils le font effectivement.

Si, par définition, il y a une hétérogénéité radicale entre le monde des faits et celui de la conscience morale, entre l’appartenance à la même espèce naturelle et l’appartenance à une communauté “surnaturelle” d’humains, alors rien ne permet d’affirmer qu’un état de choses puisse être source directe de jugement moral. Du simple fait d’être homme, il ne découle pas le devoir-être humain et la reconnaissance de tout homme comme tel. Celle-ci est passée et passe encore par des médiations  (représentations, croyances, pratiques, rites) qui instituent une communauté de mutualité morale, dans laquelle l’homme est considéré comme humain, c’est-à-dire comme “homme véritable”, dans l’exclusion ou l’”ignorance” des autres.

C’est en elle que l’exigence inconditionnelle s’exprime en des formes culturelles, que les critères concrets trouvent les forces de motivations qui les rendent effectifs.  Hors de là, les principes sont des abstractions, les mots sont vides ou équivoques : “L’éthique, si elle existe, est surnaturelle, alors que nos mots ne veulent exprimer que des faits” (L.Wittgenstein, CE, 147).  “Comment une parole est comprise, c’est ce que les paroles seules ne disent pas” (L..Wittgenstein, fiches 144).

Comment le mot ou les discours sur le terrorisme sont compris, le mot et les discours seuls ne le disent pas. Sans communauté de croyance et de valeurs préalables, sans le partage des mêmes présuppositions historico-sociales, il est difficile de vérifier qu’on adhère aux mêmes significations, qu’on adore les mêmes “dieux”. Des  hommes  que leurs cultures ou leurs histoires respectives antérieures ont constitués en humains ou “hommes véritables” entrent en conflit, s’ignorent ou s’excluent sur la base de leurs conceptions de l’homme ou de leurs anthropologies sans commune mesure, sans terrain de vérification réciproque de leurs humanités problématiques.

La “mondialisation” des Droits de l’homme est-elle déjà ce “lieu commun” de reconnaissance mutuelle, l’émergence d’une communauté “surnaturelle”de civilisation, qui donne un contenu et une effectivité sociale à l’exigence inconditionnelle du bien à faire et du mal à éviter, qui interdit de traiter l’autre “véritablement humain” en animal, en ennemi, en étranger ou en simple moyen ?  Si ce n’était pas le cas, si les Droits humains sont encore une expression de la particularité ou de la partialité d’un groupe restreint érigées en universel, vers quoi se tourner ? Telle est la question de vie ou de mort que les attentats terroristes et les réactions qu’ils déchaînent nous contraignent de penser jusqu’au bout et d’y répondre rigoureusement.

C’est le lieu d’illustrer ce qu’il faut bien appeler “la détresse” de la définition du terrorisme chez ceux qui se sont engagés à le combattre. La décision-cadre européenne sur le terrorisme adoptée le 6 décembre 2001 par le conseil des ministres chargés de la justice et des affaires intérieures définit comme infraction terroriste “les actes intentionnels qui, par leur nature ou leur contexte peuvent porter atteinte à un pays ou à une organisation internationale” quand “ l’auteur les commet dans le but de gravement intimider une population” ou de “contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque” ou enfin de “gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou d’une organisation internationale”.

Ces infractions peuvent être “le fait de causer des destructions massives à une installation gouvernementale ou publique, à un système de transport, à une infrastructure, à un lieu public ou à une propriété privée, susceptible de mettre en danger des vies humaines ou produire des pertes économiques considérables”.

A la suite de cette citation, Jean-Pierre Paye fait ce commentaire, auquel on ne peut souscrire après les analyses précédentes: “Vague, la définition permet des interprétations très larges. Toute action sociale d’opposition a pour effet d’intimider une partie plus ou moins grande de la population et a pour but de ‘contraindre’ le pouvoir à poser certains actes ou à ne pas les poser. Les termes ‘graves’ ou ‘indûment’ sont purement subjectifs et n’apportent aucune précision pour qualifier l’acte”. Il conclut en disant: “ C’est avec ces arguments que, au début des années 1980, Mme Margaret Thatcher, Premier ministre britannique, tenta d’appliquer la loi antiterroriste à la grève des mineurs” (Le Monde diplomatique, février 2002, “Faux-semblants du mandat d’arrêt européen”, p.4-5).

Il est à la fois piquant et troublant d’ajouter que des antimondialistes l’utilisent pour caractériser les organismes multilatéraux que sont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international et les qualifier de terroristes. Par leurs actes intentionnels ne portent-ils pas gravement atteinte à des pays, en contraignant indûment des pouvoirs publics à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir des actes ? Ne contribuent-ils pas directement à gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales de plus d’un pays?

En plus d’être trop large, cette caractérisation d’infractions terroristes a un “biais” étatiste et militaro-industriel. Les seules formes incriminées sont celles qui sont dirigées contre les infrastructures ou institutions publiques et les grandes propriétés privées. Elle tend à réduire certains actes de violence odieux et dangereux, à leur matérialité brute de crimes de droit commun, sans interprétation atténuante d’aucune sorte. Elle s’inscrit dans l’esprit de la Convention sur la répression du financement du terrorisme, dont l’article invite les gouvernements à prendre toutes mesures conçues “pour garantir que les actes criminels relevant de la présente convention ne puissent en aucune circonstance être justifiés par des considérations de nature politique, philosophique, idéologique, raciale, ethnique, religieuse, ou d’autres motifs analogues”.

Ramenée à sa pure matérialité, l’infraction terroriste est celle qui est inscrite dans un catalogue et une tarification relevant du code pénal ou d’un manuel policier, dressés par l’arbitraire du plus fort, pour qui le statu quo de l’ordre établi est le seul légitime, que l’ordre encore et toujours à instaurer ou à changer est simple folie. La finalité politique d’un acte est exclue au même titre que les motivations religieuses, idéologiques et sociales.

Aussi la définition du terrorisme qui s’impose sans discussion est celle qui est reprise dans l’énumération des tâches du directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI), nous dit John Brown (“Les périlleuses tentatives pour définir le terrorisme”, Le Monde diplomatique, février 2002, pp 4-5). La voici: “Le terrorisme consiste en une utilisation illicite de la force et de la violence contre des personnes ou des biens dans le but d’intimider ou de contraindre un gouvernement, la population civile ou une partie de celle-ci, dans la poursuite d’objectifs politiques ou sociaux”.

On pressent la possibilité de nombreuses dérives et d’usages contradictoires d’une telle définition. Le terrorisme se distingue non pas tant par ses actes, que par ses intentions. Le porte-parole de l’OTAN, durant la guerre du Kosovo contre la Yougoslavie, a pu parler de “bombes démocratiques” qui ne pouvaient être que bien intentionnées, même lorsqu’elles atteignaient des cibles non militaires, causant des “dommages collatéraux”. Ces intentions sont indépendantes de tout rapport des volontés qui s’affrontent, arrachées de leur contexte psychologique et relationnelle, sans référence à des valeurs autres que celles du code pénal américain et européen relatives à protection des personnes et des biens. Ce à quoi le terrorisme porte atteinte est sacré, au-dessus de tout soupçon et de toute discussion.

Une telle assurance, de nature seulement policière et sécuritaire, donne peu à comprendre. Elle camoufle mal des abîmes d’incertitudes, qu’il est nécessaire de sonder, afin de saisir les multiples aspects du phénomène et ce vers quoi il nous fait signe

Deuxième partie : Description
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