Le rêve utopique d?une greffe démocratique en Irak

Il est facile qu?un individu se lève un beau matin à Washington avec l?idée géniale de changer le monde en
y répandant la démocratie. L?idée repose sur l?assomption selon laquelle, où qu?il soit dans le monde,
lorsqu?un être humain goûte à la liberté, aux droits et à l?argent, il les adopterait absolument comme des
valeurs irremplaçables. Cependant il est encore plus difficile, sinon impossible, de réaliser un tel rêve car,
dans d?autres cieux, l?imaginaire des peuples comporte des valeurs plus importantes que la démocratie
occidentale et le capitalisme.

Ndzana Seme

?Un Irak libéré peut démontrer la puissance de la liberté à transformer cette région vitale, en apportant
espoir et progrès dans la vie de millions d?individus?, professa Bush Mercredi 26/02 dans son discours
lors d?un dîner à American Enterprise Institute. Et le président des Etats-Unis, en ce qui concerne la
Palestine, ajoutait que le succès en Irak ?pourra également marquer le début d?une nouvelle étape dans la
paix au Moyen Orient, et mettre en marche le progrès vers un Etat palestinien réellement démocratique?.
Quand Bush évoque une société ?réellement démocratique? au Moyen Orient arabe et musulman, il est à
se demander comment une telle idée y serait accueillie. Et même si une telle greffe démocratique était
possible ? ce qui est absolument douteux ? la démocratie américaine peut-elle y être acceptée par tous
comme le meilleur angrais? La barrière de taille en est la culture islamique qui régit la communauté arabe.
La culture islamique est une codification presque parfaite déterminant la vie du musulman en société, en
famille et en direction de Dieu. Il est généralement avancé que rien n?a été oublié dans le Coran, et que
tout ce qui peut troubler un homme y est bien expliqué et la solution donnée. C?est pour cette raison que
le musulman pense que l?homme doit tout simplement mémoriser tous les versets contenus dans le Coran.
L?Islam développe trois principaux types de théories politiques: la religion et la loi, la philosophie et le «
miroir des princes ». L?organisation politique évite ici les querelles philosophiques et intellectuelles
débridées qui sapent tout consensus, et par conséquent toute cohésion sociale. L?Islam demande
d?admettre que c?est le prophète Mahomet qui est le législateur, le fidèle devant obéir aux lois. La sharia
est le droit islamique, révélée au Prophète par l?intermédiaire de l?Archange Gabriel, pour le « bon ordre
» du Monde. La philosophie n?est qu?une forme de participation au monde de la connaissance
intellectuelle, réservée à quelques uns, dont Ossama bin Laden se reclame aujourd?hui de faire partie.
L?ordre hiérarchique est à maintenir dans l?Islam, qui doit être protégé par l?Etat et qui sert de fondement
unique à l?ethos de la communauté. La question de savoir qui doit gouverner la cité ne revêt donc que peu
d?importance. Néanmoins, des divisions ont été observées: les Sunnites soutiennent que c?est un calife qui
doit diriger la communauté musulmane, les Chiites trouvant que c?est plutôt l?imman. L?ayatolah
Khomeiny, quant à lui, avait institué une position peu orthodoxe en instituant que le clergé chiite est chargé
de la vice-royauté de Dieu sur terre; car, pour l?Islam, toute souveraineté appartient à Dieu. Dans la
majorité des pays arabes, des rois, princes et autres individus dirigent la communauté et sont acceptés
comme tenant le pouvoir par la volonté de Dieu, sans avoir besoin d?une autre forme de démocratie.
Par contre, le modèle occidental découle de conflits historiques ayant abouti à certains compromis majeurs
tels que la démocratie occidentale, la liberté individuelle, les droits, etc. Le passage par une histoire
européenne marquée par des guerres de village à village, de petit royaume à petit royaume, et finalement
de nation à nation, d?Etat à Etat, dont le rêve hitlérien est l?image la plus achevée, est inséparable de la
pensée politique occidentale moderne. La greffe de cette pensée politique occidentale n?est pas assurée
de prendre dans d?autres cultures comme l?islamisme.

Même si la démocratie occidentale était imposée dans l?Irak post-Saddam par une coalition onusiénne, la
principale résistance sera surtout celle des Irakiens qui n?oublieraient pas que les Américains sont les
artisans du modèle politique qui leur serait ainsi imposé. Même s?ils avaient considéré Saddam comme un
démon dont il fallait se défaire, ils n?aimeraient pas qu?un autre démon les aide à le faire. D?autant plus
que l?administration américaine avait formé et armé le monstre Saddam au moment où il fallait combattre
l?Iran khomeiniste, une guerre au cours de laquelle les musulmans ne soutenaient pas les Américains.
Les Américains leur rappellent les femmes, les enfants, les veillards et les hommes Irakiens massacrés par
familles entières en 1991, d?autres devant être massacrés de la même manière à l?issue de la guerre que
Bush éxige actuellement. Dans chaque tuerie éxécutée par les Israéliens contre les Palestiniens, ils voient la
main américaine. Ils n?oublieront pas que l?administration G W Bush a usé de toutes les arguties pour
justifier la guerre à venir, passant tour à tour de Saddam Hussein qui aurait tenté d?assassiner son père, de
l?Irak qui ferait partie de ?l?axe du diable?, de l?Irak qui serait une menace pour Israël et l?OTAN et
devrait être désarmée, de l?Irak qui abriterai Al-Quaeda, de l?Irak qui financerait les bombes suicides
palestiniennes, pour aboutir à l?urgence de libérer le peuple irakien du tyrannique régime de Saddam et de
démocratiser le Moyen Orient.
Ils réaliseraient, avec la forte présence des enterprises pétrolières américaines qui s?opérerait dans leur
pays, que l?objectif unique de Bush était bel et bien le pétrole, et non pas un quelconque bonheur des
Irakiens. Ils n?oublieront pas qu?en 2000, le modèle de la ?plus vieille démocratie du monde? n?était pas
différente des démocraties du Tiers Monde, où l?on parlait de fraudes électorales aux Etats-Unis. Ils
n?oublieront pas que G W Bush était intronisé comme président à l?issue de telles élections contestées,
malgré le fait qu?il avait recueilli moins de voix que son adversaire politique Al Gore.
La résistance contre le modèle ?réellement démocratique? en Irak, en Palestine et au Moyen Orient serait
par conséquent farouche et forte.
La greffe de la démocratie occidentale n?a pas pu tenir en Afrique. Elle réussirait encore moins dans des
sociétés fortement codifiées comme le Moyen Orient. Quelles chances avons-nous de changer l?imaginaire
de l?individu du Moyen Orient et de lui imposer l?imaginaire américain? Au devoir de faire l?aumone qui
régit leur exigence, nous leur imposerions donc le droit de ?vivre caché pour vivre heureux? - en fait notre
individualisme perçu comme le droit d?être avare et cupide. Nous leur ferions accepter les mots en ?F?
qui sont devenus le nouveau language américain. Nous leur imposerions le feminisme et la violence muette
de la défense exacerbée des droits, eux qui sont plus soucieux du ?bon ordre du monde? que des conflits
sociaux. Nous leur ferions accepter que ce n?est pas seul Dieu qui donne le pouvoir. Et nous les
abreuverions de nos films de violence qui leur imposeraient des problèmes sociaux auquels ils sont le
moins préparés à confronter.
Un tel rêve n?est rien d?autre qu?une utopie, qui nous coûtera malheureusement environ $100 miliards,
doublera les déficits budgétaires jusqu?à $400 milliards, accentuera les difficultés économiques dont les
Africains Américains payeront le plus lourd prix, et endeuillera des familles de jeunes Américains ayant
répondu à l?actuel appel présidential emballé de patriotisme.

-03/03/2003-TAI

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